Je congédie qui? Pedro? Maria ou Roberto?

Gros plan sur le visage d’un homme portant des lunettes noires et un complet

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Lequel dois-je sacrifier?! 

Par Frederic Albert

Président de Fredac Corporation et actionnaire de trois entreprises manufacturières qui emploient plus de 200 travailleurs

Aimeriez-vous devoir choisir entre vos enfants? En désigner un, sans raison valable, qui devra quitter la maison? Lequel sacrifieriez-vous?

C’est exactement le dilemme auquel font face des centaines d’entrepreneurs au Québec et au Canada en ce moment. Depuis septembre 2024, nous sommes soumis à de nouvelles restrictions concernant l’embauche de travailleurs étrangers temporaires (TET). Dans les postes dits « à bas salaire » — soit ceux offrant un taux horaire sous le seuil médian de 27,47 $ — Depuis cette mesure, nous sommes passés de 20 à 10% de TET dans nos effectifs, sans clause grand-père. En fonction de la date de renouvellement de leurs permis de travail, on doit maintenant en remercier de façon aléatoire, comme si on jouait à la roulette russe.

Et pourtant, dans nos usines, ces postes sont critiques.

Dans une de mes entreprises, cela signifie que si j’ai 14 travailleurs étrangers sur un total de 100 employés, je dois en remercier quatre. Les remercier… façon de parler. Je dois les expulser! Leur dire que malgré tous leurs efforts, leur place parmi nous n’est plus permise.

Ces gens ne sont pas de simples numéros sur une liste. Ce sont des humains. Des employés précieux. Des personnes qui ont quitté leur pays pour répondre à notre appel. Ils ont comblé des postes restés désespérément vacants. Ils ont appris le français. Ils ont inscrit leurs enfants à l’école. Ils ont accepté les conditions de travail. Ils paient des impôts. Ils se sont intégrés. Et aujourd’hui, nous devrions leur dire merci… en les expulsant?

Soyons clairs : nous n’avons pas embauché ces travailleurs étrangers par paresse ou par goût du profit facile. Avant même de penser à recruter à l’international, nous avons tenté de pourvoir ces postes localement. Mais personne ne s’est présenté. Personne ne voulait ou ne pouvait faire ce travail. Le recours aux travailleurs étrangers était notre seule option pour maintenir notre production, sauver notre entreprise et, par ricochet, préserver des emplois d’ici.

Ces travailleurs, nous les avons logés, soutenus, formés. Et surtout, nous avons tissé des liens humains avec eux. Je les appelle par leur prénom. Je m’informe de leur famille. Je les taquine dans l’usine. Ils sont devenus comme mes enfants.

Et voilà qu’on me demande de choisir. De faire le tri. De dire à l’un : toi, tu peux rester, et à l’autre : toi, retourne chez toi. C’est inhumain. C’est indécent. Et c’est contre-productif. Je vais devoir annoncer à Pedro que je ne peux rien faire pour lui. Que c’est la nouvelle mesure dictée par Ottawa. Il sera complètement démoli.  Mais le pire, c’est que Pedro devra ensuite expliquer à sa fille Érica — diplômée de sa polyvalente, qui parle parfaitement français et qui a eu le temps de se faire des amies et un chum, donc un véritable modèle d’intégration — que la famille doit tout quitter. Après quatre années passées à reconstruire leur vie ici, ils devront faire leurs valises. Pourquoi? Parce qu’on a décidé, d’un coup de crayon, qu’ils étaient de trop.

Je comprends qu’il faille encadrer l’immigration temporaire. Je ne remets pas en question le principe. Mais le bon sens exige qu’on fasse preuve de nuance. De justice. De respect. Ces travailleurs qui sont déjà ici, qui sont intégrés, qui occupent des postes critiques, devraient pouvoir rester. Le gouvernement pourrait très bien instaurer une clause de droits acquis, une clause grand-père, qui les exempterait de cette limite arbitraire de 10 %.

Ce n’est pas une faveur qu’on leur ferait. C’est une reconnaissance. Pour ce qu’ils ont apporté à notre économie, à nos communautés, à nos entreprises.

C’est une question de décence.
C’est une question d’humanité.
Et surtout, c’est une question de survie.

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